Un bateau et des maisons à Iqaluit, au Nunavut
Par Lauren-Rose Stunell
La magie des histoires en inuktut
Quand j’étais dans mon premier semestre à l’université, je me souviens d’un professeur dans mon cours de littérature française classique qui nous disait que nous devrions toujours lire les histoires dans la langue dans laquelle elles ont été publiées pour la première fois puisque c’est le seul moment où rien ne sera perdu dans la traduction. J’ai très rapidement commandé un exemplaire de La Belle et la Bête dans sa langue originale en français par Gabrielle-Suzanne Barbot de Villeneuve et j’ai réalisé que l’histoire était différente et plus magique que ce que Disney avait dépeint. Avec une compréhension plus profonde des mots qui peuvent être intraduisibles, il est logique que les histoires soient honorées dans la langue dans laquelle elles ont été racontées en premier lieu.
Nous avons appris l’année dernière que l’inuktut – le terme qui désigne toutes les langues inuites et une langue officielle du Nunavut – comprend de nombreux mots pour décrire la neige que nous ne trouvons ni en anglais ni en français. Depuis des générations, les connaissances inuites sont transmises et perpétuées à travers les histoires. Bien avant ce que nous connaissons comme l’éducation occidentale et les effets néfastes des pensionnats, les enfants ont appris à connaître la terre, le temps, les relations, la communauté et comment faire preuve de gentillesse à travers les histoires. La seule façon dont une histoire peut être racontée est par la langue.
Les histoires inuites enseignent de magnifiques messages sur la patience, la gentillesse, le respect et la survie. Elles m’ont appris pourquoi certains lieux géographiques sont importants, comment traiter les animaux et ce que cela signifie de prendre soin les uns des autres. Ces histoires ont d’abord été racontées en inuktut, qui relie les Inuits à leur langue, à leur culture, à leur identité, à leur environnement et à leurs valeurs familiales. Les mots en inuktut contiennent d’immenses connaissances culturelles qui ne se traduisent pas aisément. Le rythme, la répétition, le ton et l’imagerie jouent tous un rôle dans la façon dont les histoires sont partagées et comprises. La langue elle-même façonne la manière dont l’histoire est vécue.
Enseigner à partir du cœur
De nombreuses communautés autochtones ont en commun le fait que, traditionnellement, les histoires étaient transmises par les Aîné(e)s à leurs familles et à leurs enfants dans les moments du quotidien. Chaque instant était un espace d’enseignement, et des histoires étaient partagées au cours des voyages, durant les périodes de repos ou dans l’attente de conditions météorologiques difficiles. Lorsque nous pensons à la narration de cette manière, il est difficile de séparer l’apprentissage linguistique de l’apprentissage culturel. Connaître les langues inuktut, c’était connaître les histoires, et connaître les histoires était un aspect de qui vous étiez.

Cela révèle un autre exemple des effets dévastateurs des pensionnats. La colonisation a perturbé et, dans certains cas, empêché les enfants d’apprendre leurs langues traditionnelles, ce qui les a isolés des histoires qui véhiculaient leurs connaissances et leur identité inuites. Dans nos salles de classe modernes, le fait d’explorer la narration orale et d’honorer les langues autochtones nous fournit l’occasion de garder les histoires vivantes. Ces histoires ne se sont pas figées lorsque la colonisation a commencé. Elles continuent d’être racontées par les Aîné(e)s et les gardiens/gardiennes du savoir, et leurs histoires ont été adaptées en anglais pour que les pionniers et pionnières comme moi puissent comprendre et en apprendre davantage sur les gardiens/gardiennes traditionnels de l’île de la Tortue.
L’une de mes histoires inuites préférées est celle du Qalupalik, une créature mystique qui vit dans les profondeurs de l’océan Arctique. Cette créature était connue pour l’enlèvement des enfants qui désobéissaient à leurs Aîné(e)s et s’approchaient trop près du bord de l’eau. Cela semble effrayant à première vue; cependant, ce récit s’est développé comme une histoire de survie, avertissant les enfants de ne pas s’approcher trop près des eaux dangereuses dans leur environnement et les protégeant de la glace mince. Compte tenu du vaste paysage du territoire, c’est une très sage leçon en matière de sécurité!
Apprendre ne serait-ce que quelques mots en inuktut contribue à connecter les élèves et les histoires, et les encourage à apprécier pourquoi les langues sont importantes – non seulement pour communiquer, mais aussi pour comprendre une riche histoire. Lorsque nous, en tant qu’enseignant(e)s, soutenons l’apprentissage de l’inuktut, nous contribuons à assurer que les histoires inuites puissent continuer d’être racontées dans la langue dans laquelle elles sont nées. Et quand les histoires perdurent, il en va de même pour la connaissance, l’humour et la sagesse qu’elles portent. La langue garde les histoires vivantes – les histoires gardent la langue vivante.
Garder les histoires vivantes dans notre salle de classe
Introduction/Description
Nous en sommes venus à comprendre que dans la culture inuite, les histoires ont toujours été une manière fondamentale d’enseigner, de se souvenir et de partager des connaissances. La narration orale transmet des leçons sur la terre, les relations et les valeurs. L’inuktut est essentiel pour garder ces histoires vivantes dans leur forme originale. Cet outil pédagogique encouragera les apprenants d’une langue additionnelle (L+) à ralentir, à écouter et à explorer pourquoi la langue compte dans la narration, en particulier à travers les générations. J’entretiens l’espoir que les apprenants comprendront que les histoires sont des connaissances vivantes et que la langue est ce qui leur permet de perdurer. Cette leçon s’adresse à tous les apprenants qui sont prêts à ouvrir leur cœur pour apprendre quelque chose de nouveau ainsi qu’apprécier et honorer une culture si riche en histoires.
Objectifs d’apprentissage
Les élèves seront en mesure de :
- Comprendre l’importance de la narration orale dans la culture inuite;
- Reconnaître l’inuktut comme une langue vivante qui continue de porter l’histoire et la connaissance;
- Développer des compétences d’écoute active et comprendre la tradition de l’écoute pour apprendre;
- Réfléchir à la façon dont la langue aide à façonner des histoires à travers les générations;
- Établir des liens personnels entre l’écoute, la mémorisation et le partage d’histoires.
Étapes de l’activité
- Établir un espace dédié aux histoires dans une salle de classe est un début important pour créer un lieu respectueux pour la narration. Expliquez aux élèves que les histoires inuites sont traditionnellement partagées oralement et que l’écoute est une forme importante d’apprentissage. Si vous choisissez de créer un cercle de partage, veuillez examiner le protocole approprié de la terre sur laquelle vous enseignez et apprenez avant de commencer.
- Partagez une histoire inuite avec votre classe dans la langue cible! Je vous mettrais au défi de raconter l’histoire sans utiliser d’images afin que les élèves puissent prendre un moment pour pratiquer leurs compétences d’écoute et explorer leur propre imagination. Inhabit Media offre une liste d’histoires traditionnelles inuites.
- Il n’est pas nécessaire de se précipiter dans la magie de la narration. Lorsque vous avez lu ou partagé l’histoire, accordez aux élèves un moment pour réfléchir. Vous pouvez les inspirer avec des questions comme celles-ci :
- De quelle image principale vous souvenez-vous?
- Qu’avez-vous ressenti à l’écoute de l’histoire?
- Quelle morale ou quel message vous a marqués?
- Discutez des raisons pour lesquelles les histoires sont plus fortes lorsqu’elles sont racontées dans la langue dont elles sont issues. Vous pouvez travailler avec l’ensemble de la classe pour sélectionner les mots clés de l’histoire et rechercher les mots équivalents en inuktut. Créez un visuel sur le mur de la classe permettant de mémoriser ces mots et d’honorer les appels à l’action no13 et no 14 de la Commission de vérité et réconciliation sur la protection des langues autochtones. Vous pourriez même créer un mur de mots vivants pour encourager les élèves à apprendre des mots issus de nombreuses langues autochtones ou de la/des langue(s) traditionnelle(s) de la terre sur laquelle vous enseignez et apprenez.
Extension et conclusion
Un moyen de prolonger cette leçon serait d’encourager les apprenants à raconter à nouveau l’histoire qu’ils ont apprise oralement à un pair dans la classe ou à un membre de la famille. C’est une façon authentique de leur montrer comment les histoires sont transmises uniquement par la langue, et non à partir de livres comme elles le sont aujourd’hui. Vous pourriez mettre les élèves au défi d’identifier ce qui leur semble différent entre écouter une histoire et lire une histoire extraite d’un livre. Comment la narration orale renforce-t-elle le sentiment de communauté?
Lorsque les élèves ont développé une compréhension de la narration orale et un respect pour celle-ci, vous pourriez les inviter à partager de courtes histoires orales de leur cru et les encourager à partager des éléments de leur propre identité. Cela constitue une excellente façon d’honorer les cultures dans votre salle de classe. Créez un sentiment d’appartenance dans votre communauté de classe et faites en sorte que tous les élèves se sentent aimés, accueillis et respectés dans votre espace d’apprentissage.
Si l’anglais est votre langue cible, vous voudrez peut-être présenter à vos élèves les histoires de Stuart McLean, qui ont été racontées oralement à la radio de la CBC pendant de nombreuses années.